Henri Cueco, journal d’un peintre // n°3

Philippe de Champaigne,
Portrait de mère Agnès Arnauld et de sœur Catherine de Sainte-Suzanne, dit L’Ex-voto,
huile sur toile, 1662,
165 x 229 cm
Paris, musée du Louvre

Henri Cueco
D ‘après Portrait de mère Agnès Arnauld et sœur Catherine de Sainte Suzanne, dit l’Ex-voto de Philippe de Champaigne (1662), ca 1995
2 acryliques sur toile, 22 x 16cm et 19 x 24 cm

Dès le milieu des années 1960, Henri Cueco entreprend de reprendre des tableaux de maîtres. Ces variations empruntent à Poussin, Philippe de Champaigne, Rembrandt, Delacroix, Ingres. Cueco observe, analyse, reprend, déforme, parfois met en pièces les œuvres originales.

Ici, l’artiste reprend sur deux petits formats un tableau de Philippe de Champaigne, l’Ex-voto de 1662, tableau de grande dimension conservé au musée du Louvre. Lorsque Champaigne peint ce tableau, il est déjà très connu. Peintre flamand installé à Paris, il doit sa réputation à son œuvre  regroupant des grands sujets religieux, des paysages et des portraits, y compris officiels comme ceux de Marie de Médicis, du Cardinal de Richelieu ou du Roi Louis XIII. En 1656, l’entrée dans les ordres de sa fille, Catherine, renforce les liens qu’il a noués avec Port-Royal. Ce monastère devient à la même époque (fin des années 1650) un haut-lieu de la réforme catholique et un symbole de la contestation politique et religieuse face à l’absolutisme de la monarchie. Philippe de Champaigne a offert cet Ex-voto à la mère supérieure de Port-Royal, Agnès Arnauld, suite à la guérison de Sœur Catherine de sainte Suzanne (sa propre fille). Cette dernière, paralysée des jambes depuis deux ans avait en effet guéri subitement au terme d’une prière le 6 janvier 1662. La communauté de Port-Royal, adhérant aux thèses jansénistes combattues par Louis XIV, subit alors des pressions intenses du pouvoir royal. La guérison de sœur Catherine résonne comme le signe de la grâce divine et comme un soutien de Dieu contre la monarchie.

L’œuvre de Champaigne, comme le petit tableau de Cueco, montre un double portrait, sœur Catherine à droite assise jambes étendues et à gauche, Mère Agnès Arnauld. Chez Champaigne, l’ambiance est austère et sombre, éclaircie par un rayon de lumière qui tombe sur mère Agnès et les jambes de la moniale, objets de la guérison miraculeuse. 
Dans la première petite toile, Cueco reprend la composition exacte de la toile de Champaigne, en la simplifiant : les corps et les objets sont réduits à des lignes peintes rapidement, quelques traits ou coups de pinceaux marquent ombres et volumes, les coloris sont réduits aux blanc, rouge, noir. Les femmes n’ont pas de visage mais on leur devine une expression, une émotion. La croix de bois rouge clouée au mur se détache sur le fond, et semble reprise, dans les deux petits tableaux, par les barreaux de bois, rouges aussi, du lit et de la chaise. Manière de ramener l’objet christique à ce qu’il est aussi d’abord : un morceau de bois et un signe graphiquement très fort.
En haut à gauche chez Champaigne, une inscription latine fait office de légende au tableau : « au Christ unique des corps et des âmes. La sœur Catherine Susanne de Champaigne, après une fièvre de quatorze mois qui par son caractère tenace et la grandeur des symptômes avait effrayé les médecins, alors qu’était presque paralysée la moitié du corps, que les médecins l’avaient abandonnée, s’étant joint avec mère Catherine Agnès à ses prières en un instant de temps ayant recouvré une parfaite santé. » Chez Cueco, ces phrases sont devenues de simples lignes épaisses de lavis noir. Là encore, ce n’est pas la dimension religieuse que retient Cueco, mais l’aspect plastique produit par ces lignes de texte. Cueco, non croyant et plutôt anticlérical, s’intéresse surtout à la puissance artistique de l’Ex voto, non à son message mystique. Passionné par l’œuvre de Champaigne, il s’approprie cette peinture avec une admiration mais aussi une certaine dose d’irrévérence et de jubilation, prenant plaisir à la décortiquer, à la transformer, pour mieux en souligner les codes et la force plastique.

En savoir plus :

Ex-voto de 1662